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Qu’est-ce, réellement, que la "Décroissance" ?

Demain La Décroissance N°8

jeudi 6 juin 2013, par Christian Laurut

De même que certains arrivistes ont détourné à leur profit, et avec succès, la science écologique pour en faire une plate-forme servant leurs intérêts politiques, d’autres imaginent de s’approprier le substantif grammatical "décroissance" pour fonder une philosophie apte à implanter leur image médiatique.

C'est ainsi qu'écologistes et ceux qu’on commence à nommer décroissants, bien que sensiblement dissemblables en termes de vision sociétale et de stratégie politique, se retrouvent néanmoins à l’identique dans le domaine du détournement sémantique. Certains observateurs ont déjà expliqué, traité et commenté, dans différents textes et ouvrages, comment les premiers avaient réussi à confisquer la science écologique au profit d’une action politicienne mercantile, justifiant ainsi le terme adapté d’imposteurs. Cette forfaiture, outre qu’elle a dépossédé de leur expertise les véritables praticiens de cette science non exacte que sont les écologues, a créée par ailleurs un regrettable précédent d’utilisation abusive d’un simple mot à usage de propagande partisane.

Les nouveaux dénommés décroissants  ne sont pas en reste avec cette extension de langage, puisqu’ils récupèrent à leur compte un terme neutre du dictionnaire, « décroissance », nom commun féminin désignant « état de ce qui décroît », issu du verbe décroître signifiant « diminuer progressivement ». Au sein de cette mouvance, le terme décroissance ne signifie donc plus la constatation objective d’un état qui décroît, mais la volonté délibérée de faire décroître un état. En pointant ce large distinguo, il ne s’agit pas de pinailler avec l’utilisation de la langue française pour le simple plaisir de la polémique, mais, bien au contraire, de mettre en évidence deux visions radicalement différentes de la décroissance. En effet, en l’absence de constatation objective d’une décroissance économique visible à l’œil nu, la référence à son ectoplasme peut recouvrir deux pensées fort distinctes :

  1. Pour les usurpateurs du mot « décroissance » : considérer que la société croissante actuelle est mauvaise pour le bonheur de l’homme, donc qu’il faut installer une autre société , qui, elle, sera décroissante. Le chantier consiste alors à convaincre le maximum d’individus de changer leur mode de vie dès maintenant, et, conjointement, militer pour l’adoption de mesures législatives étatiques destinées à conduire de façon délibérée l’économie sur la voie de la décroissance.

  2. Pour les utilisateurs objectifs du mot « décroissance » : considérer que la société croissante actuelle (qu’elle soit bonne ou mauvaise pour le bonheur de l’homme selon le ressenti des uns et des autres), est condamnée quoi qu’il en soit, et de par la simple application des lois physiques, à décroître très prochainement. Et ajouter, en outre, que la décroissance est déjà en marche mais que ses effets sont encore invisibles à l’œil nu. Le chantier consiste alors à prévoir dès maintenant les meilleures conditions à mettre en place pour s’adapter à cette décroissance inéluctable lorsqu’elle surviendra.

On constate que ces deux paradigmes sont assez éloignés l’un de l’autre, bien que s’appuyant tous deux sur le terme « décroissance ». Mais, grâce à leur puissance médiatico-politique, les tenants de la première option sont les seuls à se faire entendre et pensent donc avoir définitivement acquis la paternité du mot décroissance dans l’esprit commun. Ainsi, par la magie de la communication, la décroissance devient le synonyme absolu de décroissance volontaire, reléguant aux oubliettes celui de décroissance inéluctable.

Il est de toute première instance de faire entendre, bien haut et bien fort, la voix de tous ceux qui considèrent comme fortement plausible la survenue d’une décroissance économique inéluctable, mais qui ne militent pas pour qu’elle soit imposée de force par le bras armé de la réglementation ou de la coercition étatique toute puissante. Le débat entre les deux décroissances, décroissance inéluctable ou décroissance volontaire pourrait paraître sans grand intérêt (puisque, dans un cas comme dans l’autre, la civilisation industrielle serait promise au déclin) si l’étude attentive du discours des décroissants volontaires ne montrait pas effectivement certaines tendances fâcheuses à l’impérialisme culturel, à la dérive étatique et, tout comme les écologistes qu’ils critiquent, au totalitarisme politique. Car le plus grave, chez les « décroissants volontaires  », c’est leur certitude d’avoir raison pour les autres et de connaître parfaitement la vraie recette du bonheur humain. Leur slogan « leur récession n’est pas notre décroissance » témoigne de cet état d’esprit détestable qui attribue arbitrairement un pronostic péjoratif à la décroissance inéluctable (appelée « récession  » pour faire plus repoussant), alors que leur décroissance volontaire est supposée apporter la Joie de vivre (sous–titre permanent d’un journal activiste et figure de proue de cette mouvance). Car la récession, selon le propos du chef de file des décroissants volontaires Serge Latouche en personne, c'est une absence de croissance dans une société croissante, ce qui, il faut bien en convenir avec lui, constitue le "pire". La décroissance inéluctable est autre chose, et ne peut être confondue avec la récession que par des esprits peu au fait de l'économie. Alors que la récession marque le dysfonctionnement d'un système marchand aux prises avec des périodes d'ajustement entre les intérêts oligopolistiques, la volatilité financière, et la pression sociale, et ne doit rien à une quelconque loi de l'entropie, la vraie décroissance s'installera du fait même de l' existence de cette loi. En fin de compte, le prosélytisme de ceux qui pensent avoir inventé la décroissance s’appuie sur une option plus culturelle que physique. Tout porte à penser, d’ailleurs, qu’ils ne sont pas réellement convaincus de l’inéluctabilité du déclin économique et que, pour cette raison, le démantèlement forcé de la société de consommation leur semble le seul moyen de parvenir à l’état décroissant.

La répudiation de la société de consommation dans la pratique individuelle de la vie courante est une démarche éminemment respectable pour celui qui la pratique réellement mais elle ne constitue aucunement un modèle irréfutable de vertu du comportement au titre du Bien-de-l’Humanité. A contrario, les arguments en faveur de la civilisation industrielle sont nombreux (ceci est un autre débat par ailleurs fort intéressant) et son modèle culturel consumériste n’est pas forcément plus horrible que celui de la société décroissante volontaire faisant l’éloge permanent de la pauvreté généralisée.

Mais finalement, pourquoi mettre tant d’acharnement à vouloir imposer, tout de suite et pour tous, une société frugale décroissante alors que la plupart des sociologues s’accordent à considérer que la démarche croissante est dans la nature profonde de l’homme ? Pourquoi ne pas attendre la décrue naturelle (qui est d’ailleurs déjà amorcée bien que l’œil non averti ne le perçoive pas encore) dont le caractère à coup sûr progressif nous permettra de faire les ajustements nécessaires au fur et à mesure de son évolution. C’est faire preuve d’une grande méconnaissance de l’histoire et de la nature humaine que de croire que l’homme peut déclencher lui même et maîtriser les bouleversements civilisationnels. La principale qualité de l’espèce humaine est l’adaptation, c’est d’ailleurs ce qui la distingue des autres espèces animales et la préserve, dans une certaine mesure, d’une extinction prématurée (qui surviendra quand même un jour, soyons-en certain !). Par contre sa qualité génératrice reste à prouver et ne peut germer que dans les cerveaux théoriques de professionnels du raisonnement.

Il nous paraît nécessaire de parler de l’autre décroissance, celle qui est déjà en marche « à l’insu du plein gré » de la majorité de nos contemporains et qui, de fait, se chargera bientôt de stopper net le discours des décroissants volontaires ! En effet, hormis quelques pays émergents, qui, malheureusement pour eux, verront leur croissance anachronique fauchée en plein vol par la déplétion des ressources naturelles, le reste du monde est en train de connaître ses dernières années de croissance positive. La moyenne de l‘évolution du PIB en France sur les onze dernière années ne s’établit qu’à 1,1%, et la décroissance est déjà un phénomène connu, car subi en 2008 (-0,1%) et 2009 (-2,7%). Il convient de bien avoir à l’esprit que le moment où la capacité de production pétrolière deviendra inférieure à la demande de consommation mondiale est pour très bientôt, ce qui déclenchera l’irréversibilité de la décroissance dans tous les pays. Il n’y donc pas lieu de se précipiter pour décroître dès aujourd’hui, dans la mesure où la géologie va se charger de le faire sans nous dès demain….. Il conviendrait peut être, à l’opposé du discours des décroissants volontaires, de profiter une dernière fois de certains avantages procurés par la civilisation industrielle (car il en existe…. si !si !…. cherchez bien !…) avant de nous remettre dans l’axe pour un bon bout de temps.

Ainsi, nous sommes un certain nombre à penser que la décroissance inéluctable est la seule décroissance crédible, la vraie décroissance en quelque sorte. Nous pensons également que cette décroissance, qui ne serait d’ailleurs pas la première dans l’histoire de l’humanité (Egypte ancienne, Empire romain, Empire kusana, Mayas, Ile de Pâques, etc…) peut être regardée en face, traitée comme une évolution historique de l’humanité et, pourquoi pas, porteuse de libération des forces vives de l’individu prenant définitivement le pas sur l’étouffement étatique. Demain, c’est sans doute la fin de la croissance, mais certainement pas la fin du monde !…..

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